Rendre le numérique responsable et plus vert

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Le numérique émet plus de gaz à effet de serre que l’aviation civile avant le confinement. L’Institut belge du numérique responsable a vu le jour en octobre dernier. La Cellule RISE/FEC a interviewé son directeur, Olivier Vergeynst, pour savoir ce que recouvre la notion de numérique responsable et sur le rôle que les déléguées et délégués syndicaux ont à jouer face à cet enjeu.

Vous parlez de «numérique responsable». De quoi s’agit-il?

Il y a trois aspects dans le numérique responsable.

  1. Le «Green IT», c’est-à-dire la réduction de l’empreinte environnementale du numérique de façon générale (celle de l’ordinateur, de la montre connectée, etc.), mais aussi des systèmes informatiques et services numériques des entreprises, tant au niveau du matériel que de l’utilisation qu’on en fait.
  2. L’«IT for green» qui utilise l’informatique et la digitalisation pour réduire l’empreinte environnementale de l’humanité. On va par exemple utiliser un meilleur pilotage informatisé pour réduire la consommation énergétique des bâtiments, idem dans l’agriculture pour utiliser moins d’engrais ou moins arroser.
  3. L’ «IT inclusif», c’est la prise en compte de l’humain. Quelles sont les conditions de travail des mineurs qui extraient les métaux rares qui équipent nos smartphones, par exemple? Quelles sont les conditions de travail des conducteurs d’Uber? Mais c’est aussi viser l’inclusion de différents publics: comment permettre par exemple aux personnes handicapées d’utiliser les technologies?

Et vous agissez sur toutes ces dimensions?

On peut constater que pour l’«IT for green» et l’«IT inclusif», il y a déjà pas mal d’associations qui agissent sur le côté inclusif et d’entreprises qui se focalisent sur l’«IT for green», mais il y a un manque criant de structuration entre elles au niveau belge et européen.

Ce que les entreprises ne réalisent pas, c’est qu’en adoptant de bonnes pratiques et notamment sur le côté «inclusif», il y a non seulement moyen de prendre une place importante et plus responsable dans la société, mais aussi de faire plus de bénéfices (tout en respectant les gens). Si on ne tient pas compte des personnes en situation de handicap, on se coupe d’une personne sur sept. Et au niveau des personnes âgées (+ de 65 ans), c’est même une personne sur quatre au niveau mondial! Pour nos emplois, notre compétitivité et une société où tout le monde trouve sa place, on a tout intérêt à tenir compte de ces différentes dimensions. Pour illustrer mon propos, je vais prendre un exemple: une société avait fait deux sites internet: l’un avec pleins de photos, de textes, l’autre pour les personnes en situation de handicap (visuel, notamment) avec moins de photos, de textes et de pubs. L’entreprise a constaté que la majorité de leurs visiteurs internet (et pas uniquement les personnes en situation de handicap) se rendait sur le second site parce que c’est plus rapide à charger, ça va droit au but. Une fois qu’elles en ont fait l’expérience, cela encourage donc des entreprises à développer quelque chose de plus durable et de plus responsable socialement. L’Institut belge du numérique responsable voudrait aider à davantage structurer ces deux aspects.

Et la dimension du Green IT?

C’est la partie la plus complexe pour nous parce qu’en Belgique, c’est le plus inconnu. C’est à la fois pour le grand public mais aussi et surtout pour les entreprises et les organismes publics. Et je souhaite mettre le focus sur les entreprises parce qu’on touche en une fois beaucoup de personnes avec un effet de levier important. Par ailleurs, appliquer le Green IT pour une entreprise, cela a également des avantages économiques (réduction de coûts, de risques, possibilité d’atteindre de nouveaux publics, etc.).

Quelle est l’ampleur du désastre d’un IT non vert?

Il faut savoir que les émissions de gaz à effet de serre liées au numérique sont de plus de 4 %, soit davantage que celles liées à l’aviation civile avant le confinement! Et si on continue sur la même trajectoire, les projections actuelles disent qu’en 2025, on serait à plus de 8 % et en 2030, à plus de 15 %. Si on adopte des comportements plus sobres, on devrait rester en 2025 à des émissions équivalant à 5-6 %.

Un exemple frappant: en France, Pôle Emploi (organisme public chargé de l’emploi, NDLR) a fait une campagne auprès de ses milliers d’employés sur l’extinction des écrans d’ordinateur, des imprimantes… après la journée de travail. Au passage, Pôle Emploi est parvenu à économiser 1,5 million d’euros sur sa facture d’électricité par an, rien qu’en faisant prendre conscience à 40 % de son personnel de l’importance du phénomène! Cela dit, la facture d’électricité par rapport à tous les autres coûts (achat du matériel, nombre de serveurs…) est assez «anecdotique» globalement. Donc, d’après moi, il ne faut pas se focaliser sur le coût de l’électricité comme axe prioritaire.

C’est quoi un comportement plus sobre?

Il faut savoir que pour un smartphone par exemple, 80 % de son empreinte environnementale est déjà présente avant même qu’on l’allume. C’est lié à l’extraction des matériaux rares nécessaires à sa fabrication. Donc, ce qu’on pourrait faire, c’est essayer de garder plus longtemps son smartphone, acheter moins, leur donner, le cas échéant, une deuxième vie en les revendant ou en les donnant, acheter du reconditionné ou de la seconde main.

Cela dit, il y a aussi des obstacles qu’il faudrait lever. Ainsi, pour pouvoir être reconnu par Recupel comme collecteur de matériel de seconde main, c’est compliqué et cela coûte très cher. Il faudrait faciliter cet accès, administrativement et financièrement, surtout pour des petites structures. Il y aurait également lieu de modifier les missions de Recupel parce qu’aujourd’hui, ce qui prime, ce sont des indicateurs quantitatifs de collecte de matériel mais qui ne favorisent pas encore assez la seconde main et le réemploi, par exemple.

Concrètement, que peut faire le délégué syndical dans son entreprise?

Il n’y a pas une recette magique parce que chaque entreprise est différente et ce qui pourrait être prioritaire à faire dans l’une ne le serait pas dans l’autre. C’est pour ces raisons que nous avons créé l’Institut belge du numérique responsable afin de sensibiliser le grand public et les entreprises quant aux impacts et aux actions potentielles. L’idée est que les entreprises deviennent membres de l’institut et qu’elles trouvent des solutions grâce à nous. Nous allons organiser des conférences, des webinaires, organiser des formations et leur donner les outils pour qu’elles voient sur quelles pistes agir en priorité en fonction de leur réalité.

La crise du Covid risque de ne pas inciter les entreprises à agir dans le domaine du numérique responsable. Qu’en pensez-vous?

N’oubliez pas qu’il y a le fameux Green Deal (NDLR: Pacte vert) de la Commission européenne. Ce Green Deal, c’est 750 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne et 38 milliards pour la Belgique. De ces 38 milliards, on peut considérer grosso modo que 57 % concernent la digitalisation et la réduction de l’empreinte environnementale. C’est donc une manne financière importante pour les entreprises qui devraient leur permettre de réduire leur empreinte, de réfléchir sur une meilleure utilisation de l’IT pour réduire cette empreinte et de voir comment continuer leur digitalisation sans augmenter cette empreinte. Ces financements sont aussi là pour une relance économique. À mon sens, les délégués syndicaux ont un rôle à jouer, au conseil d’entreprise, en attirant l’attention de l’entreprise et de la direction sur ces financements auxquels ils ne pensent peut-être pas.

Plus d'infos: https://institutnr.org/

 


 

Agir en entreprise?

Le rapport annuel de l’entreprise doit contenir un rapport sur la chaîne d’approvisionnement. Il doit être validé de manière indépendante et doit faire l’objet d’une discussion préalable dans les organes de concertation.

Dans le cadre de leur plan sur les ODD (Objectifs de développement durable), toutes les entreprises, institutions, organisations et administrations doivent élaborer leur propre plan en matière de devoir de vigilance (ou diligence raisonnable), avec un examen étape par étape de tous les produits et services achetés.

Pour aller plus loin

 

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